| Religions : vers une théologie comparée |
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| Langue française - Spiritualités et Religions | |||
| Écrit par Bertrand Lemaire | |||
| Samedi, 01 Janvier 2005 00:00 | |||
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Le concept de religion renvoie vers des réalités très variables. Un seul point commun : comprendre l'homme et sa place dans l'univers. Une manière d'y voir plus clair est de pratiquer la « théologie comparée ». La religion est le lien entre l’homme et Dieu. Ce mot vient en effet du verbe latin religare qui signifie relier. Selon cette définition, certains objectent que le bouddhisme, par exemple, n’est pas une religion mais une philosophie non religieuse. C’est parfaitement faux. Ce n’est pas parce que la conception bouddhiste de Dieu n’est pas théiste mais agnostique (la présence ou l’absence de Dieu n’a pas d’importance pour atteindre le Nirvana) dans sa version originelle (il y a bien sûr le contre-exemple du Tantrisme Tibétain) à tendance panthéiste (filiation hindouiste oblige!) que le bouddhisme ignore cette notion de lien entre l’homme et le divin.
Le lien est aussi celui qui unit les hommes d’un clan entre eux autour d’un totem, c’est à dire un objet d’adoration commune. La volonté d’unir un clan autour d’un tel symbole est une des origines des religions, du moins selon Emile Durkheim (Les formes élémentaires de la vie religieuse - 1912). Ce même Durkheim définit la religion comme «un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est à dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent». le dictionnaire Le Robert, lui, voit la religion comme un «ensemble d’actes rituels liés à la conception d’un domaine sacré distinct du profane et destiné à mettre l’âme humaine en rapport avec Dieu».
Lien entre les hommes et lien entre ceux-ci et Dieu, la religion est bien sûr un ensemble d’actes (les rituels) mais aussi une conception, une philosophie, qui justifie ces rituels. On parlera donc de religion lorsque l’on veut insister sur l’aspect ritualiste et de philosophie religieuse lorsque l’on souhaitera davantage insister sur l’aspect intellectuel mais les deux termes sont globalement synonymes.
Dieu est le Sacré par excellence, c’est à dire au dessus (et donc différent) du quotidien, du profane, de l’ordinaire. La religion ne se contente pas de Dieu mais s’occupe de tout ce qui l’entoure, de tout le sacré et, par conséquent, du profane, ne serait-ce que pour le distinguer mais aussi et surtout pour l’expliquer. Une religion est donc bien une conception du monde, une philosophie dans le sens le plus plein du mot.
Pour parler de l’ensemble des religions existant sur Terre, le plus simple est encore de les comparer entre elles. Cela a plusieurs objectifs:
1) Les connaître sur un plan historique et culturel, dans le cadre d’une recherche sur une compréhension de ce qui nous entoure à une époque où les religions sont les ressorts de bien des mouvements humains (guerres, croisades, terrorisme mais aussi mouvements de charité, de spiritualité…)
2) Concevoir sa propre philosophie religieuse ou bien choisir en connaissance de causes sa religion.
C’est ce que j’appelle de la «Théologie Comparée».
Comment comparer ?
Le premier axiome de cette théologie comparée est essentiel: a priori, toute philosophie est autant digne de foi que toute autre. La Foi ou le nombre de croyants n’est pas un critère sérieux de comparaison en matière philosophique («Ce n’est pas parce que des hommes meurent pour elle qu’une cause est juste»). De même, les miracles appartiennent à toutes les religions et à toutes les cultures. Ne nous battons donc pas sur la validité ou sur la valeur relative de ceux-ci («Heureux ceux qui croient sans voir»).
Alors, sur quoi peut porter la comparaison?
Je retiendrai dans ce qui suit quatre critères (qui sont assez subjectifs, j’en conviens): l’exhaustivité, la cohérence interne, la cohérence externe et la petitesse de la base axiomatique. On peut ainsi définir une sorte de performance d’une religion, l’objectif étant bien sûr de disposer d’une religion à la performance maximale. Notons, bien sûr, qu’il ne s’agit pas là, pour l’instant du moins, de construire une foi, de bâtir une société plus juste ou d’avoir une âme plus droite. Nous sommes, toujours pour l’instant, en dehors du domaine de la Foi, dans celui de la rationalité scientifique, philosophique, sociologique et historique. Nous disséquons un corps sans nous préoccuper de savoir quelle âme l’a animé, quels amours il a vécues.
L’exhaustivité: une philosophie est exhaustive lorsqu’elle couvre tous les domaines de la connaissance humaine. Une telle philosophie, en tant qu’idéologie d’un groupe organisé et non pas en tant qu’ensemble des opinions d’un être humain donné, n’est qu’une hypothèse d’école. On peut même s’interroger sur l’opportunité pour un groupe donné de disposer d’une telle philosophie exhaustive, sur le caractère évidemment totalitaire de celle-ci. Pour évacuer ce problème, nous estimerons que toute philosophie est avant tout un choix individuel, que l’existence d’une Eglise est le fait d’un rassemblement d’individus aux idées proches mais jamais absolument identiques. Je veux pour preuve de cela que toute Eglise vit des débats parfois déchirants, même sans qu’il y ait schisme. En particulier, aujourd’hui, nous pouvons prendre l’exemple de l’Eglise catholique obligée de faire le grand écart entre les Théologiens de la Libération et les Traditionalistes. Au niveau individuel, l’exhaustivité sera regardé comme un idéal à atteindre, l’idéal humaniste: l’homme veut toujours tout savoir.
La cohérence interne d’une philosophie est sa capacité à ne pas se contredire elle-même. Cela peut sembler une évidence mais la cohérence interne n’est pas la qualité première de la réflexion humaine en général, même si elle est recherchée. Par exemple, les sophistes de la Grèce antique se battaient en joutes oratoires dont le vainqueur était le premier à faire perdre sa cohérence à son adversaire. Un autre exemple pourrait être l’opposition interne fondamentale que les musulmans intégristes doivent affronter: il est clairement inscrit dans le Coran que, Judaïsme, Christianisme et Islam sont trois versions d’un même message d’un même Dieu, la Djihad ne peut s’envisager que contre des Païens idolâtres mais cela ne les empêche pas d’appeler à la Djihad contre l’Occident ou Israël pour des raisons politiques (et même contre d’autres Musulmans en Algérie!). Cet islam intégriste est donc incohérent avec lui-même.
La cohérence externe est la confrontation réussie entre les données du monde réel et les données de la doctrine considérée. La cohérence externe du système aristotélicien, repris à son compte par l’Eglise Catholique suite aux travaux de Saint Thomas d’Aquin, a pris un sérieux coup lors de la découverte de l’Amérique puis de la preuve absolue de la rondeur de la terre. Tout le problème est, ici, de savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Aux Etats-Unis, dans de nombreux états, les théories de l’évolution sont soit interdites d’enseignement soit mises sur un pied d’égalité avec le Fixisme (Adam, Eve, etc.)
La petitesse de la base axiomatique: «Avec des si, on mettrait Paris en bouteille» dit la proverbe. Or, un certain nombre de si, d’axiomes de départ, sont nécessaires pour débuter toute réflexion. Nous considérerons que plus le nombre d’axiomes de départ est faible, plus la philosophie religieuse considérée est évoluée intellectuellement.
Typologie des religions
Ce qui précède s’intéresse au fond de la doctrine religieuse. La triple typologie que je propose ci-après s’intéresse à la forme.
Classer selon la source historique : une religion peut être issue soit d’un mouvement de Dieu vers l’Homme (prophétisme) soit de l’Homme vers Dieu (mysticisme). Le prophète est choisi par Dieu pour adresser un message aux hommes. La religion est dès lors une sorte de lettre de Dieu aux hommes qu’il convient de croire sans discuter. Le mystique, au contraire, cherche Dieu par lui-même sans attendre un hypothétique message. Dieu se contente alors de se laisser découvrir, voire de permettre aux hommes de le découvrir progressivement. Le centre de l’axe prophétisme-mysticisme est marqué par l’agnosticisme: non seulement Dieu ne dit rien mais en plus il n’est pas accessible à l’homme.
Classer selon l’expression publique : une religion peut être soit publique soit secrète. Une Eglise peut donc être ésotérique et réserver son enseignement à une élite choisie par elle ou bien au contraire exotérique et diffuser son message à tous sans restriction. Là encore, l’agnosticisme marque le centre des deux positions: l’agnostique ne peut que répondre qu’il ne sait qu’une chose, c’est qu’il ne sait rien et ce quand on le lui demande. Que comparer exactement?
On peut comparer…
Les religions entre elles. C’est le plus évident et le plus courant: par exemple, on peut chercher à trouver les points communs et les différences entre l’animisme amérindien de 1491 et l’Islam.
Une religion avec elle-même. Contrairement à ce que prétendent tous les intégristes, une religion évolue. On peut donc chercher à découvrir ces évolutions en comparant une religion avec son évolution quelques siècles plus tard, par exemple le catholicisme du XIème siècle (avant Thomas d’Aquin et François d’Assises) et celui de 1600 (après la digestion du Concile de Trente).
Cette comparaison peut aboutir à la découverte de filiations ou d’influences entre religions. Par exemple, en comparant d’une part le judaïsme et le polythéisme gaulois et d’autre part le catholicisme, on ne peut que supputer des relations: le dogme vient en partie du Judaïsme et le calendrier festif en grand partie de la religion gauloise.
L’évolution dans des religions pourtant a priori révélées (et donc issues de Dieu lui-même, l’Eternel Parfait) nous amène directement à la dimension strictement humaine et sociale de la religion: l’Eglise. La religion est une philosophie, l’Eglise est la structure humaine qui la promeut et la pratique. Si la doctrine religieuse induit une certaine forme de structure ecclésiale, cette Eglise influence le corps doctrinaire lui-même, notamment par la succession des interprétations humaines à des situations données.
Notons tout de suite la grande différence qui existe, dans le cas où les croyants dans une religion donnée se divisent, entre le schisme et l’hérésie. Les deux termes sont le plus souvent employés pour les Eglises abrahamiques (Judaïsme, Christianisme et Islam) mais peut être généralisé à toutes les religions.
Le schisme est une division des croyants sur un problème humain, sans oppositions doctrinales dans le cas d’un schisme pur. L’Eglise catholique a vécu plusieurs schismes au fil des divisions politiques de l’Europe du Moyen Age, chaque camp s’empressant de faire couronner son propre Pape.
L’hérésie, au contraire, implique une opposition religieuse doctrinale. Par exemple, les Luthériens sont des hérétiques vis-à-vis de l’Eglise Catholique car ils refusent la communion des Saints et la Transsubstantiation lors de l’Eucharistie.
L’hérésie est donc du domaine de la philosophie religieuse, le schisme de celui de l’Eglise elle-même.
Dans les premières religions, celles qui honoraient les dieux tutélaires de la Tribu, l’Eglise est la Cité comme la Religion est la croyance populaire. La distinction entre la Cité et l’Eglise ne pourra se faire qu’avec l’apparition des religions modernes transnationales, ce qui ne se fera pas sans résistance comme en témoignent les milliers de martyrs chrétiens qui refusaient d’honorer les dieux de l’Olympe et l’Empereur et étant dès lors considérés comme des traîtres à la patrie.
Aujourd’hui, l’Eglise et la Cité sont distinctes presque partout sur Terre. Leur unité peut encore être admise (avec des nuances) dans les pays où il existe une Religion d’Etat.
L’Eglise est donc un groupe de croyants. Mais il peut exister au sein de ce groupe un sous-groupe chargé des rituels, de l’enseignement religieux voire de tout ou partie des tâches d’ordre spirituel ou intellectuel. Ce sous-groupe est le clergé.
Le clergé au sein le plus plein du mot est sans aucun doute celui de l’Eglise Catholique puisqu’il est le véritable intermédiaire entre les croyants et Dieu. L’absence de prêtres rend certains rituels absolument impossibles (eucharistie notamment). Dans cette Eglise, le clergé est extrêmement hiérarchisé et le recours à des membres de rang élevé dans cette hiérarchie est parfois indispensable pour certains rituels (confirmation par exemple, qui nécessite l’intervention d’un évêque, ou canonisation, que seul le Pape peut prononcer). Officiellement, il n’existe au sein du clergé catholique que trois catégories: les titulaires d’ordres mineurs (aujourd’hui: les diacres), chargés de tâches non spécifiques pouvant être confiées à des laïcs (non clercs) tel que l’enseignement les prêtres (seuls habilités à réaliser certains rituels) les évêques, qui dirigent des communautés et sont requis pour des rituels peu nombreux. Le pouvoir réel de la hiérarchie des évêques sur l’un des leurs (par exemple Monseigneur Gaillot) est très limité. Le pape n’est que l’Evêque de Rome, rien de plus, du moins jusqu’au le Concile de Vatican I (1870). La hiérarchie interne au sein de chaque groupe n’a qu’un objet fonctionnel: le Curé dirige les clercs d’une paroisse, le cardinal est un électeur du Pape, le vicaire est un secrétaire soit d’un curé soit d’un évêque, soit du Pape.
Dans les autres religions, le clergé ne joue le plus souvent qu’un rôle d’enseignant, de guide spirituel, au point que la distinction entre le clergé et les laïcs est parfois difficile, certains individus pouvant être à un moment de leur vie clerc puis redevenir laïc. Ainsi, les Brahmanes de l’Inde sont certes des clercs mais ils le sont de naissance et leur fonction s’étend à toutes les tâches les plus nobles, les plus intellectuelles. Dans l’Islam ou le Protestantisme, le clerc est un homme qui enseigne et prêche mais qui ne détient aucun pouvoir particulier, qui n’est en aucun cas un intermédiaire entre l’homme et Dieu.
Les athées et les agnostiques ont eux aussi leur clergé ou, du moins, ont voulu remplacer les titulaires des fonctions intellectuelles réservées traditionnellement aux seuls clercs religieux. Au XIXème siècle, l’instituteur de campagne est l’exemple typique du clerc laïc. L’anticléricalisme est un rejet d’un clergé. Il peut être limité (refus du poids du clergé d’une Eglise donnée, comme en France au XIXème siècle) ou absolu (refus de toute élite qui s’autorise à penser que vous devez fermer votre gueule et obéir).
On peut donc être théiste et anticlérical mais aussi athée et clérical (Par exemple: dans le stalinisme, le Parti est bien une Eglise Athée et le Secrétaire Général un Pape Infaillible. L’adage très sérieux du Parti était à la Grande Epoque: il vaut mieux avoir tort avec le Parti que raison hors de lui.).
L’objet de cet article est, je l’ai dit de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Il est aussi une pierre pour aider à construire sa propre opinion, sa propre philosophie religieuse.
La recherche de Dieu est en effet l’une des quêtes les plus anciennes de l’Homme, presque aussi ancienne car presque aussi essentielle que la quête de nourriture.
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