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Les Logiciels Libres par delà le Bien et le Mal PDF Imprimer Envoyer
Langue française - Informatique Professionnelle
Écrit par Bertrand Lemaire   
Vendredi, 06 Juillet 2007 23:30

La perception du « phénomène » du Logiciel Libre a beaucoup changé ces dernières années. Cette évolution est pour beaucoup due à un changement d'acteurs et d'objectifs des promoteurs de ce modèle de développement logiciel. Elle est liée à celle de l'attitude des utilisateurs et acheteurs d'informatique ainsi que de la presse.

D’abord ignoré, le Logiciel Libre a ensuite été méprisé puis attaqué et est aujourd’hui enfin reconnu au point d’être une véritable menace pour bon nombre d’éditeurs de « logiciels propriétaires », au premier rang desquels l’Ennemi, Microsoft. Cette évolution fut lente mais marquée par des étapes importantes. Les entreprises et administrations, accompagnés par la presse professionnelle et économique, ont dû remettre en cause bon nombre de leurs modèles et de leurs références.Tout a commencé par un problème pratique. Dans les années 1970, un chercheur au MIT (Massachusetts Institute of Technology, près de Boston aux Etats-Unis) rencontra un problème avec un pilote d’imprimante lié à sa configuration système particulière. Comprenant que le fabriquant avait autre chose à faire qu’à s’occuper de son cas particulier, le dit chercheur demanda au fabriquant de lui envoyer les sources du pilote pour qu’il corrige lui-même le bogue. Le fabriquant refusa en prenant prétexte de sa propriété intellectuelle. Le chercheur poussa une grosse colère d’une part parce que son imprimante était de fait inutilisable mais, aussi, d’autre part, parce que cette attitude « capitaliste » heurtait la philosophie traditionnelle du monde de la recherche publique où l’échange d’informations va de soi. Ce chercheur, c’est Richard Stallman. En réaction, et après une période de réflexion de plusieurs années, il créa en 1983 la Free Software Foundation (FSF) et devint en quelques années le pape du logiciel libre et le défenseur acharné de l’orthodoxie « libriste ».
Est défini comme un logiciel libre, selon la FSF, un logiciel aux sources totalement ouvertes (donc publiées et disponibles), librement modifiable et librement diffusable. Son usage est de fait gratuit. Le recours aux logiciels libres est censé régler le problème initial de Richard Stallman : si le pilote d’imprimante avait été disponible sous forme de sources compilables librement modifiables, le chercheur aurait pu en disposer et le bidouiller à sa guise puis faire profiter toutes les personnes dans le même de cette résolution du problème.
Tout de suite, on comprend le péché originel du Libre selon les entreprises et autres « gens sérieux qui gagnent de l’argent ou en dépensent beaucoup » : c’est une affaire de chercheurs, pour ne pas dire de professeurs Nimbus hippies et barbus voire « communistes », dans un environnement public (le MIT est une université publique) et qui repose sur de la bidouille sans aucune procédure d’industrialisation pour répondre à un besoin ponctuel d’un individu isolé.
La presse destinée aux « gens sérieux » suit évidemment, au départ, le sentiment de ceux-ci.

La lutte du Bien et du Mal

Malgré ce péché originel, le Logiciel Libre a de belles réussites à son actif et les critiques initiales sont de moins en moins justifiées. Aujourd’hui, des logiciels d’infrastructure (le système d’exploitation Linux, le serveur d’application Eclipse, le langage de programmation Java…), de bureautique (OpenOffice, Firefox, Thunderbird…) ou même métier (du PGI Compiere aux logiciels pour collectivités locales produits par l’Adullact) rencontrent un véritable succès et possèdent une qualité intrinsèque que bon nombre de logiciels commerciaux pourraient leur envier. Le logiciel libre est entré en phase de déploiement industriel à la grande satisfaction des « gens sérieux ».
Pourtant, en parlant de Richard Stallman comme d’un pape d’un mouvement et un défenseur d’une orthodoxie, et de « péché originel », le Logiciel Libre est présenté comme un mouvement idéologique. De fait, au départ, telle est bien l’ambition des promoteurs de cette forme particulière de création de logiciels.
D’un côté, il y a le Bien : le logiciel « libre » se partage comme doit se partager toute connaissance pour le plus grand bien de l’Humanité, comme se partage le pain de l’Eucharistie. Alléluia. De l’autre côté, il y a le Mal : le logiciel « propriétaire » qui se vend et s’achète (horreur : de l’argent contre de la connaissance !), est opaque (impossible de savoir ce que fait exactement le logiciel) et ne peut pas être adapté au fil des besoins (à cause du non partage des sources).
Pour les tenants initiaux du logiciel libre, la guerre entre « libre » et « propriétaire » tient non pas à un affrontement entre modèles économiques de développement mais relève bien de l’eschatologie. Certains partisans du logiciel libre restent avec cette vision. Pour le plus grand bonheur des éditeurs de logiciels propriétaires qui aiment les inviter à des débats devant des décideurs publics ou privés afin de démontrer le peu de sérieux économique de leurs adversaires. Politiquement marqués, ces partisans du « logiciel libre idéologique » sont hostiles à la propriété intellectuelle voire à la propriété privée tout court et sont en général dans la mouvance altermondialiste. Bref, ils ne sont pas fréquentables par des « gens sérieux » comme des chefs d’entreprises, des dirigeants de grands services informatiques ou des responsables d’administrations.
Si la « presse underground », communautaire, voire destinée aux seuls chercheurs ou aux bidouilleurs (traduction exacte de « hackers »), a, depuis longtemps, pris fait et cause pour le logiciel libre, ce mouvement est resté absent de la presse professionnelle et économique durant des années, tout comme les logiciels libres étaient absents des systèmes d’information des entreprises et des administrations.

La révolution est en marche

Les premiers à recourir au logiciel libre, très naturellement, sont les chercheurs. On pourrait même dire qu’avant la création de la FSF, ils faisaient du logiciel libre sans le savoir comme de vrais Monsieur Jourdain de l’informatique. Le logiciel est en effet une partie de moins en moins négligeable de bon nombre de sujets de recherche. Dès lors que l’on partage la recherche, partager le logiciel associé va de soi.
Mais il faut croire que le péché originel peut bien s’absoudre. Le rédempteur arrive en 1991 en la personne d’un Finlandais suédophone né en 1969 : Linus Torvalds. Lui aussi a un problème pratique à résoudre : faire fonctionner un Unix sur son PC. Lancé par défi, le projet Linux (Linus’s Unix) est réalisé en premier lieu sous la forme d’une vaste coopération internationale parfaitement bénévole via Internet. La révolution qui suivra est parfaitement involontaire… du moins selon ce qu’affirme Linus Torvalds.
Avec Linux, il est désormais possible de faire fonctionner complètement un ordinateur en logiciels libres. Et les avantages deviennent flagrants, notamment en terme de sécurité : les sources accessibles peuvent être examinées et corrigées par n’importe quel utilisateur averti. C’est le principe : « Avec suffisamment de paires d'yeux, tous les bogues font surface ».
Linus Torvald a une approche radicalement contraire à celle de Richard Stallman. S’il partage les mêmes idéaux, il se refuse à un discours idéologique pour se concentrer sur les aspects pratiques et les avantages concrets. Il n’hésite pas à user d’ironie sans un certain talent humoristique, comme lorsqu’il déclare : « Vraiment, je ne suis pas là pour détruire Microsoft. Ce sera juste un effet secondaire complètement involontaire. »
Le monde du logiciel libre commence alors à quitter l’opposition du Bien et du Mal pour s’intéresser à la création d’un vrai modèle économique et à des apports concrets pour les utilisateurs, qu’ils soient des personnes physiques, des entreprises ou des administrations. Dès lors, les « gens sérieux » se mettent à le regarder attentivement.

Quand les révolutionnaires s’embourgeoisent

Il serait hasardeux de vouloir donner des dates précises pour la révolution des modèles économiques informatiques. Faisons donc plutôt un saut par-dessus les dernières années du vingtième siècle et les premières années du vingt-et-unième pour voir comment le changement de vision du logiciel libre a bouleversé la donne sur le marché informatique.
Le premier changement peut paraître un retour en arrière. Dans les premiers âges de l’informatique, le logiciel n’a de valeur qu’associé à du matériel. Les grands constructeurs, notamment IBM, ont en général très mal pris le tournant du logiciel dans les années 1980, pour le plus grand profit de nouvelles entreprises comme Microsoft ou Oracle. Le Logiciel Libre permet une revanche. On trouve donc dans les grands promoteurs du logiciel libre tous les grands constructeurs de systèmes complexes : IBM, Sun, Bull… HP est plus discret mais sa division grand public est largement dépendante de Microsoft, soutenu par tous les constructeurs d’ordinateurs personnels (comme Dell). Le but de ces soutiens industriels que sont IBM, Sun ou Bull, par exemple, est de « coincer » le logiciel entre deux choses qu’ils vendent : le matériel et le service. Le logiciel n’étant pas source de valeur, moins il est cher, mieux il se place auprès de clients. La standardisation des briques d’infrastructures logiciels permet d’abaisser les coûts et de donner au client l’impression (plus ou moins fondée) qu’il peut changer de fournisseur comme bon lui semble, ce qui est une attente forte des acheteurs. Les grands constructeurs sont les principaux financiers du développement des logiciels libres d’infrastructure et de bureautique banalisée : Linux, bien sûr, mais aussi OpenOffice, la fondation Mozilla (qui produit le navigateur Firefox et le client de messagerie Thunderbird)…
La deuxième famille de soutiens au logiciel libre est celle des sociétés de service. Là encore, on peut parler d’un retour aux sources, celui de l’époque où l’édition n’existait pas et où les entreprises et administrations faisaient concevoir des logiciels à façon. Mais, cette fois, le logiciel à façon est utilisé là où il est pertinent, en se construisant autour de briques standards dont le développement est mutualisé. Ce soutien est plus ou moins hypocrite : les sociétés de service ont en effet intérêt à minimiser le recours aux briques standards et à vendre un maximum de prestation de création de logiciels à façon. Mais cette dérive peut aisément être endiguée par des clients avertis et attentifs. L’une des manières des sociétés de service de tirer du bénéfice du logiciel gratuit est également de vendre de la maintenance corrective ou évolutive. Le français Linagora s’est fait une spécialité de ce genre de contrats, surtout dans le secteur public.
La troisième famille de soutiens au logiciel libre est celui des utilisateurs, notamment dans l’administration. En effet, la pression sur les coûts est extrêmement forte pour tous les responsables informatiques. Toute solution permettant de diminuer les coûts est donc bonne à prendre. L’une des manières de s’y prendre est de mutualiser le travail et de ne le payer qu’une fois. C’est le principe du développement communautaire du logiciel libre : chacun n’investit qu’une part du travail total nécessaire au développement, en nature (par le travail de ses propres équipes) ou en argent (en contribuant au financement d’un développement par une société spécialisée) mais reçoit en retour l’ensemble du travail effectué. Si l’édition commerciale est une mutualisation par l’offre, le logiciel libre est une mutualisation par la demande qui redonne le pouvoir aux utilisateurs. Ceux-ci peuvent définir leurs besoins, leurs calendriers, leurs budgets, en dehors de toute pression de la part des éditeurs, qui restent soucieux de vendre régulièrement des produits.

Le pouvoir aux utilisateurs !

L’attitude de Microsoft ou d’Oracle (pour ne citer que les cas les plus emblématiques), méprisante à l’égard de leurs clients sommés de dépenser régulièrement de fortes sommes pour des mises à jour de logiciels parfaitement inutiles du point de vue métier ou à acheter un service de maintenance pour ce qui relève de la simple garantie, a sans doute été la meilleure promotion du logiciel libre.
Finalement, l’informatique entre dans une phase de maturité. Qui accepterait aujourd’hui que chaque appareil électrique ait besoin de son propre voltage ou de sa propre forme de prise ? Personne. Pourtant, le logiciel était à ce stade il n’y a pas si longtemps.
Le mouvement du logiciel libre ne peut pas être séparé d’un mouvement plus vaste autour de la rationalisation du marché. Les acheteurs veulent le respect de normes strictes communes à tous les acteurs du marché et permettant de changer de fournisseur, donc de faire jouer la concurrence. Ils ne veulent plus être soumis, pieds et poings liés, à une politique marketing d’éditeurs les prenant pour des vaches à lait dociles. N’oublions pas, non plus, le patriotisme économique, qui joue un rôle non négligeable : le logiciel propriétaire est essentiellement américain, le service par nature essentiellement local.
Le Logiciel Libre n’est cependant pas la panacée que certains voudraient y voir. Il a ses forces mais aussi ses faiblesses. Chaque logiciel libre nécessite une communauté animée, solidaire et menée par un projet commun, pour ne pas dire un intérêt commun. Si les briques d’infrastructure ou de bureautique banalisée rassemblent tous ceux qui vendent du matériel ou du service, si certaines communautés d’utilisateurs (notamment publics) ont su se créer autour de besoins métiers précis, bon nombre de logiciels libres ne voient jamais le jour de leur diffusion industrielle. L’absence, à l’aube de 2007, de logiciel comptable opérationnel (malgré de nombreuses tentatives), par exemple, est particulièrement significative : l’offre commerciale est abondante et suffisante.
Par delà le bien et le mal, il y a l’intérêt bien compris de chaque acteur d’un écosystème économique.

 

 

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