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Le modèle du logiciel dominant, créé il y a une trentaine d'années, s'essouffle et est attaqué de toutes parts. Mais qu'est-ce qui pourra lui succéder ? Le modèle du service est-il l'avenir de l'informatique ?
Au commencement des temps informatiques, le logiciel n'existait pas. Du moins en tant que tel. Au mieux était-il un accessoire du matériel vendu ou loué aux seules entreprises par de très gros acteurs omnipotents dont IBM constitue l'archétype. Avec l'arrivée de la micro-informatique, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, est arrivé le modèle du logiciel dominant. IBM n'a pas compris ce qui lui arrivait lorsqu'il a lui-même créé son Léviathan, Microsoft. A partir de ce moment dans l'histoire de l'informatique, le matériel se banalise et se standardise de plus en plus tandis que la valeur économique de l'informatique réside de manière croissante dans le logiciel. Depuis une petite dizaine d'années, la complexité croissante des logiciels et les difficultés qui en résultent à les mettre en oeuvre dans un contexte professionnel (ce que l'on nomme l'implémentation) a permis de déplacer une partie de la valeur informatique du logiciel vers le service (conseil, intégration entre eux de plusieurs logiciels, etc.). Mais, de manière encore plus récente, le modèle du logiciel est attaqué sur des voies sans cesse nouvelles et plus nombreuses. Pour en comprendre la nature, il convient de voir une deuxième évolution concomitante.
Parallèlement à l'émergence du logiciel est en effet apparue la décentralisation des traitements. Les gros systèmes centraux ont cédé la place à de multiples ordinateurs, éventuellement reliés entre eux, du poste de travail micro-informatique au serveur. D'ailleurs ce dernier n'est guère, le plus souvent, du moins au départ, qu'un gros poste micro-informatique un peu amélioré. Or, avec la place croissante des services est revenue une certaine centralisation sans que l'on puisse créer un lien de cause à effet entre les deux phénomènes, du moins un lien fort et indubitable. On pourrait ainsi noter que le coût du service est tel qu'il nécessite une mutualisation mais cet argument pourrait être très contesté dans de nombreux cas. On pourrait également dire que le logiciel de série « prêt à l'emploi » permet son usage par de nombreux acteurs peu experts alors que des produits nécessitant de l'intégration ne peuvent qu'être confiés à des spécialistes, forcément peu nombreux et regroupés mais, là encore, c'est très contestable.
D'un côté, donc, la place dominante du logiciel dans la valeur informatique a été liée historiquement à la décentralisation des données et de l'autre les services viennent prendre une place croissante en même temps qu'une certaine centralisation.
La place du service devient même aujourd'hui telle qu'on se passe, en quelque sorte, de logiciels, du moins du point de vue de l'utilisateur. C'est ce que l'on appelle le « Software as a service » (SaaS) : l'utilisateur n'achète plus de logiciel mais un droit d'usage d'un service en ligne accessible à partir d'un poste banalisé tant du point de vue du matériel que de celui de son équipement en logiciel (un simple navigateur suffit, par dessus un système d'exploitation quelconque). Par définition, le SaaS suppose la centralisation des traitements et des données. Et c'est là que le bât blesse car il faut avoir une totale confiance dans ce prestataire à qui on remet tant de valeur, l'informatique étant au coeur, aujourd'hui, du fonctionnement des entreprises. Dans le cas du SaaS, la valeur économique de l'informatique a totalement basculé vers le service et le logiciel en tant que tel disparaît même du modèle et de la visibilité du client.
Une deuxième attaque contre le modèle du logiciel dominant ne remet pas en cause l'architecture technique de l'informatique d'entreprise. Cette deuxième attaque, c'est celle du logiciel libre. Le logiciel libre est, par définition, gratuit, modifiable et redistribuable. Sa valeur économique est donc nulle par définition alors que sa valeur d'usage est comparable à celle des logiciels commerciaux. On ne s'arrêtera pas ici sur les autres caractéristiques du logiciel libre et toutes les différences pratiques entre cette nouveauté et le logiciel commercial : ce n'est pas l'objet de cet article. Avec l'émergence du logiciel libre, notons simplement que, encore une fois, la valeur a quitté le logiciel pour résider dans le service : le développement de nouvelles fonctions, l'intégration, l'implémentation, la migration technique...
Face à ces coups de boutoirs, les acteurs traditionnels du logiciel réagissent, bien entendu, avec au premier chef, Microsoft. L'éditeur (mais faudra-t-il encore longtemps l'appeler ainsi ?) s'est ainsi lancé dans la construction d'une offre en ligne pouvant se substituer à certains usages de ses logiciels.
Malgré tout, le SaaS ne permet pas tout et l'acteur emblématique de ce courant, Google, a d'ailleurs conçu son propre navigateur (Chrome) et envisage même la notion de « native client », autrement dit le retour du logiciel s'exécutant sur le poste de travail, en décentralisé. Le « tout SaaS » se révèle donc une illusion. De la même façon, l'émergence des logiciels libres se fait souvent dans un cadre de modèle mixte. Le CMS Joomla qui permet de publier des webzines sur Internet en est un très bon exemple puisque de nombreux modules sont payants... même si le noyau commun est un logiciel libre.
Il n'en reste pas moins que le modèle du logiciel dominant a vécu. La valeur informatique n'est plus dans le seul logiciel, dont la place ne cesse de s'amoindrir même si, comme avec le matériel du reste, il demeure une part essentielle et pas indéfiniment compressible de l'économie informatique.
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